6 Janvier 2006
6 Janvier 2006
6 H 42
Je reprends mes esprits dans le monde des vivants, heureux de l’être et d’être parmi les autres. J’ai soif….une infirmière me tend un gobelet pour bébé afin que je tête le goulot sans dégouliner sur mon corps. L’eau fraîche me ravive et je me sens revivre une autre fois. Des mots de réconfort me parviennent par les infirmières de service. J’entends des clapotis et je gamberge dans ma tête : serait-ce la pluie de janvier qui vient tintinnabuler sur les vitres de mes ouïes ? Je rêve à Gene Kelly qui danse autour d’un lampadaire de studio en claquant les flaques d’eau de ses pieds artistiques. Ce ronronnement me poursuit bien longtemps après jusque dans ma chambre de convalescence.
A 10 H 15
Je parviens à voir un groupe de stagiaires qui déambulent de patients endormis à ceux qui, réveillés, reprennent vie peu à peu, avec émerveillement. Ils nous découvrent en Lazare revenant d’un voyage sans nom. Ils ne vont pas s’arrêter sur mon cas. Peut-être ne l’est-il pas assez intéressant pour que l’on s’y attarde ou alors m’ont-ils dépecé déjà la veille sous toutes les coutures qu’un deuxième passage leur semble insignifiant. Ils me rasent comme si mon cas leur semble imperceptible. L’une d’elles, une brune bien élancée aux cheveux courts, se tourne vers moi et me dit avec un sourire de tendresse : « Vous devez être content, tout a bien marché, les résultats sont satisfaisants et vous allez repartir d’ici » ; Je l’acquiesce comme j’ai pu, de la tête, et la voilà qui repart avec un petit geste de la main, me laissant un dos de femme élégante sous sa blouse immaculée. Va-t-elle ressusciter les morts ?
Une jeune assistante de salle se présente et me fait la toilette. Mon intimité part en dérision et le ver que je suis se sent dans la nudité d’Adam avec la feuille de vigne en moins. Une petite jeune infirmière dénommée Manuella apparaît. Toutes deux s’occupent de moi avec soin et professionnalisme.
La jeune assistant me dit : « A vous voir avec la peau bronzée que vous avez….. » elle ne finit pas sa phrase – j’aurai voulu connaître la suite de ses idées pourtant -- passe sa main le long de mon bras gauche en me regardant. Je lui réponds : « Profitez-en, aujourd’hui, c’est gratuit, parce que demain ce sera un autre jour » Elle se sont mises à rire toutes les deux, avec l’infirmière.
On m’enlève le masque à oxygène et j’entends dire : « On vous met les écouteurs nasaux ? ». Tiens, c’est nouveau…….évidemment pour entendre les ronronnements de l’oxygène ; il vaut mieux que ce soit les évents naturels. C’était cela la ventilation de l’oxygène que je prenais pour de la pluie.
Les minutes de routine se déroulent comme par enchantement : l’électrocardiogramme, la vérification de la poche d’urine, la couleur et la quantité du liquide arrivé dans les bacs par les quatre drains rivés au-dessus de mon nombril…….Un jeune stagiaire infirmier se met à la disposition de la jeune infirmière, que je découvre en châtain par ses cheveux sous le plastique bleu de sa coiffe. Le garçon s’empare de mon bras droit, me pique dans une veine pour prélever le sang, sous le regard intéressé de Manuella. Elle lui prodigue des conseils attentifs, du nettoiement des plaies, de l’usage de la bétadine ou de l’alcool, de la pose des compresses sur les plaies ….bref la panoplie du parfait soutien au patient dans les divers cas. Le stagiaire, consciencieux et méticuleux, jette les produits déjà utilisés. Elle le fait avec cette douceur qui réchauffe les chairs malmenées par les bistouris. Elle dose ses gestes avec la précision d’un joaillier. Ce visage qui apporte au mal sa contre-vérité. Et lorsque par mégarde, dans son élan généreux, le stagiaire soustrait une paire de ciseaux et les envoie d’un shoot manuel dans le sac des détritus, Manuella qui s‘en est aperçu, lui fait gentiment la remarque. Il obtempère et récupère l’ustensile de travail. Alors pour le chambrer, je lui informe que les ciseaux ont été achetés avec une part de mes impôts. Il m’a regardé avec un sourire qui en dit long.
11 H 30
Une infirmière pousse un tout petit chariot et le range près d’un autre. Mon lit se trouve déjà séparé de ceux qui sont encore en réanimation. Un nouveau-né revient du bloc opératoire : une longe de linge blanc inerte d’une quarantaine de centimètres que laisse sortir un petit bout de squelette de deux centimètres. C’étaient ses orteils ! En espérant qu’il s’en sorte.
Une assistante me demande ce que je souhaite comme boisson. Un café au lait m’est servi. Je sors péniblement mon bras droit bardé d’aiguilles et de tuyaux de différents diamètres. J’essaie d’ingurgiter le breuvage. A peine le bol reposé, le liquide est reparti en sens inverse trempant le linge qui me séparait de l’habit d’opéré.
12 H 02
Un homme est venu à la rescousse, arrange le lit, range les bidons de réception et Mauella me dit qu’on va me réintégrer ma chambre : quelle chance et j’ai compris les mots chaleureux de la stagiaire brune. Mais je perds ma fée d’un jour. Mon véhicule fait des manœuvres pour se mette dans la bonne direction de conduite. Il s’ébranle et au moment où il va prendre sa vitesse de croisière, je vois arriver vers moi Manuella qui me dit : « envoyez-moi votre blog ». J’ai le temps de lui dire : « où ? » « Ici, à Manuella ». Et je l’ai perdu de vue. Mon quatre roues à pédales sort de tout le bloc, se dirige vers l’aile Est et s’arrête devant ma chambre. Je retrouve mon voisin qui est prêt à partir, à quitter son domicile provisoire pour retrouver ses pénates.
En début de l’après-midi, la porte s’ouvre brutalement, un patient est introduit et va se positionner sur le lit libre de ce matin : c’est mon nouveau voisin, un plâtrier, qui vient de subir un triple pontage coronarien.